138.
Le ciel s’éclaircit. Des jeunes étudiants circulent en tee-shirt et pique-niquent sur les pelouses des jardins publics. Les pigeons roucoulent et se poursuivent au ras des passants.
Un groupe de clochards en manteaux longs, godillots et bonnets enfoncés marchent rue de Richelieu. Ils progressent en ligne en faisant voler les pans de leurs longs vêtements qui descendent jusqu’aux chevilles.
Puis ils s’arrêtent face au bâtiment ancien. Ils restent longtemps immobiles, surveillant les alentours.
— Si ta prémonition est bonne, la femme devrait arriver par là, dit Orlando.
— De toute façon il n’y a qu’une entrée, ajoute Esméralda.
— J’n’aime pas les bibliothèques, c’est rempli de proverbes, annonce Orlando.
Les autres ne relèvent pas.
Une Mercedes noire, scintillante, se gare devant l’entrée. Une femme un peu boulotte, en robe noire, lunettes de soleil, foulard noir, gants noirs, en descend. Elle serre un sac contre elle et, d’un pas déterminé, entre dans la bibliothèque.
— C’est elle, signale Cassandre.
— Merde, cette plaque d’immatriculation verte et orange. C’est une voiture diplomatique, probablement celle d’une ambassade, annonce Orlando.
— Ça veut dire quoi ? demande Cassandre.
— Ça veut dire que, même si la police voulait les arrêter, elle n’en aurait pas le droit, répond Kim Ye Bin. Tous ceux qui ont des voitures comme ça peuvent faire ce qu’ils veulent. Ils peuvent rouler à contre-sens sur l’autoroute ou écraser des gens. L’immunité diplomatique les protège. Au pire, on leur demande de rentrer chez eux.
— J’n’aime pas les ambassades, dit Fetnat Wade.
Ils regardent la voiture. Elle s’est garée mais le chauffeur n’a pas coupé le contact.
Donc nous sommes les seuls à pouvoir agir.
Ils se dirigent vers l’entrée. Sur le seuil, un vigile les arrête.
— Désolé, messieurs-dames, on n’entre pas dans cette tenue.
— C’est pour consulter des livres, signale Cassandre en se plaçant devant la troupe.
— On ne me la fait pas à moi ! Vous êtes des clodos et vous ne savez probablement pas lire. Vous ne voulez que roupiller sur de bonnes banquettes de cuir. Pas question de déranger les gens qui étudient. Et puis, s’il vous plaît, éloignez-vous un peu, vous sentez vraiment très fort. C’est… indisposant.
— Quoi ? s’indigne le légionnaire.
— Et puis bon sang votre haleine ! Ah, là ce n’est plus une haleine c’est une arme de terreur. Vous avez pris quoi au déjeuner, les amis, une souris crevée ?
— Non, elle n’était pas complètement morte, répond Orlando d’une voix sourde.
Cassandre devine qu’il va provoquer un esclandre. Elle veut l’en empêcher mais il est déjà trop tard. L’ancien légionnaire a sorti de sous son manteau sa grosse arbalète et a enfoncé la pointe de la flèche dans la narine droite du vigile.
— Un, on n’est pas tes amis. Deux, on aime les livres. Trois, on n’a pas l’intention de se laisser emmerder par un pingouin en uniforme juste parce qu’il y a écrit « sécurité » sur sa casquette.
L’homme lève les bras.
— Récupérez le sac avec la bombe pendant que je m’occupe de tranquilliser le secteur, dit le légionnaire en allumant un cigare et en ordonnant au vigile de baisser les bras pour ne pas attirer l’attention.
Il maintient son doigt sur la détente de son arbalète pendant que Cassandre guide Fetnat, Esméralda et Kim dans l’enfilade de couloirs en se fiant aux images de son rêve.
— Vite ! lance Esméralda qui s’est munie d’une montre-gousset au bout d’une chaîne. Il est déjà le quart. On n’a que dix minutes.
En courant, ils aboutissent dans la rotonde de la salle principale de la Bibliothèque nationale. C’est une coupole de fer et de verre semblable à une cathédrale. De fines colonnes soutiennent des arcs ouvragés qui aboutissent à un puits de lumière central. Sur les tables recouvertes de cuir brillent de petites lampes en bronze. Des rayonnages vides évoquent des ouvrages rares jadis posés là mais aujourd’hui mis à l’abri des vols et des vandalismes. Au-dessus d’elles, des peintures représentent des frondaisons vertes sur fond de ciel d’été.
— C’était comme ça dans ta vision ? demande Esméralda, impressionnée par la majesté du lieu.
Cassandre acquiesce. Ils avancent dans les travées à la recherche de la forte femme au foulard noir. Ils la repèrent au fond de la salle, cachée derrière un grand livre qu’elle semble parcourir avec attention. Puis, avec détermination, elle referme le livre et s’en va en abandonnant le sac sous la table.
La jeune fille fonce et le récupère.
Sa montre indique « Probabilité de mourir dans les 5 secondes : 15 %. » Elle réalise que Probabilis n’a pas de détecteurs lui permettant de comprendre l’ampleur de la menace. Le système a juste pris en compte l’accélération de son pouls.
C’est la limite du pouvoir de mon frère, de la science et des probabilités. Et c’est là que commence mon travail avec mes rêves et mes intuitions.
Mais à cet instant une main se referme sur le poignet de Cassandre.
— Je vous ai vue, vous alliez voler ce sac, dit un homme blond en veste de tweed.
Que faire ? Expliquer à ce crétin que c’est une bombe et que je suis en train de lui sauver la vie ? Il ne me croira jamais. C’est cela le problème : la vérité n’est pas crédible. Et le temps nous manque.
Elle préfère empoigner le sac de sa main libre et le lancer vers Fetnat qui, le saisissant comme un ballon de rugby, court vers la sortie. Mais l’homme blond ne veut pas renoncer. Il crie :
— Au voleur ! Attrapez-le !
Déjà, les gens commencent à réagir. Une course-poursuite s’engage entre ceux qui veulent récupérer le sac par pur esprit civique et les clochards qui veulent le garder par esprit encore plus civique.
Dehors, Orlando constate que la grosse femme aux lunettes de soleil et aux gants noirs est déjà ressortie pour s’engouffrer dans la Mercedes à plaques diplomatiques, tandis que dans la bibliothèque c’est le grand chahut.
La poursuite a lieu parmi les lecteurs qui lancent des « chut ! » de plus en plus sonores.
Le grand blond, profitant que quelqu’un lui a fait un croche-pied, arrache le sac des mains de Fetnat. Il se tourne et reçoit un coup de poing en pleine figure, balancé par Esméralda. Une giclée de poivre moulu, lâchée par Fetnat, le fait éternuer et se frotter les yeux. Le sac tombe à ses pieds. Mais déjà d’autres personnes se précipitent pour l’aider. Fetnat Wade souffle un nuage de talc.
On gesticule de partout. Des gens hurlent « Au voleur ! Arrêtez-les ! »
Pour faire bonne mesure, le marabout lâche une flatulence particulièrement présente.
C’est vraiment le roi des poudres, des vapeurs et des fumées.
Aussitôt tout le monde se lève en protestant contre les semeurs de trouble. De nouveaux citoyens zélés essaient de les stopper. Kim abaisse la manette de l’éclairage central, ajoutant encore à la confusion générale. C’est à nouveau Cassandre qui détient le sac avec la bombe et qui court vers la sortie alors que résonne l’alarme incendie.
Quand le grand blond est sur le point de la rattraper, Esméralda le bouscule et l’envoie contre une série de rayonnages remplis de revues. Mais, derrière lui, une dizaine de volontaires se sont lancés aux trousses de ces affreux clochards voleurs de sac dans une bibliothèque.
Cassandre voudrait leur signaler qu’ils se trompent de colère mais elle sait que ce sera inutile.
Ne pas s’expliquer : agir.
Esméralda désigne sa montre-gousset qui affiche 11 h 23.
Plus que deux minutes.
Quand elle rejoint l’entrée, Orlando vient à sa rescousse et tient tout le monde en joue avec son arbalète. Ainsi il ressemble encore plus à Rod Steiger dans Il était une fois la Révolution. Cassandre, un peu abasourdie par la vitesse à laquelle tout cela s’est déroulé, se dit que le comble serait de tuer ces gens pour les sauver d’une bombe. Esméralda l’empoigne par le bras et elles galopent hors de la bibliothèque, suivies de près par Fetnat. Leurs longs manteaux battent autour de leurs cuisses comme des ailes de papillons de nuit.
À ce moment précis une sirène de police résonne derrière eux. Ils accélèrent. Orlando jette sa grosse arbalète pour avoir les mains libres. Il regarde à l’intérieur du sac et fait une grimace.
— J’n’aime pas les bombes, déclare-t-il en crachant.
Il repère le mécanisme de mise à feu et, tout en courant, arrache le détonateur enfoncé dans le pain de C-4.
Il jette le sac dans une poubelle et garde le détonateur dans sa poche. Enfin les cinq clochards, sans se retourner, rejoignent une bouche de métro et s’enfoncent dans les escaliers, franchissent les portiques en sautant et galopent dans les couloirs.
Au détour d’une correspondance, ils tombent sur un groupe de policiers qui les repèrent et les prennent en chasse. Par chance, la foule est si dense que leurs poursuivants sont englués dans la masse des voyageurs qu’ils n’osent bousculer.
Orlando, en tête, se précipite dans une rame sur le point de se refermer. Tous les Rédemptionais arrivent à passer de justesse avant que les battants ne se rejoignent.
Enfin presque tous.
La jeune fille est restée sur le quai, rapidement encerclée par les forces de l’ordre.